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mercredi 22 avril 2026

La co-construction tous azimuts, ou l’art que rien ne sorte de terre

 Article de Muriel Bellivier et Sarah Proust, publié par la Fondation Jean Jaurès

 

L’expression « co-construire », quasiment toujours associée à « participatif », est depuis quelques années utilisée dans toutes les organisations. Muriel Bellivier, psychologue du travail, et Sarah Proust, experte associée à la Fondation Jean-Jaurès et fondatrice de Selkis, alertent sur la diffusion d’une notion qui se résume bien souvent à une participation sur les à-côtés, autrement dit sur ce qui in fine ne changera pas fondamentalement l’organisation.

Et si tout commençait par un conte ?

Il était une fois l’histoire d’un roi qui souhaitait construire la nouvelle capitale de son royaume, l’initiale ayant été submergée par la montée des eaux. Il sentait que ses sujets commençaient à mettre en doute ses capacités à régner. Quoique sa vision pour la capitale à construire fût claire, il réunit tous les habitants, des gueux aux ministres en passant par les femmes, les enfants et les commerçants, et leur tint ce discours : « comme je suis bon et sage, je ne déciderai pas seul de notre future maison commune. Nous allons tous donner notre avis sur le terrain idéal, les noms des rues et des ruelles, la nature et l’emplacement des principaux monuments, l’ambiance, les jardins et commerces, les fontaines et tabacs. Dès demain, je vais vous réunir en petits groupes, vous serez mélangés afin qu’il n’y ait plus de différence entre vous, car tout le monde a des idées. Je suis certes votre roi mais sans vous je ne peux rien entreprendre. Vous pourrez dessiner, imaginer, rêver et me ferez des propositions. Comme je ne veux rien imposer, exprimez-vous dans la joie et sans entraves, notre royaume en sortira grandi. La seule chose que je vous demande (il avait en réalité déjà fait mille demandes sans s’en rendre compte), c’est de nommer un rapporteur. Je ne serai pas là pour ne pas vous influencer car je sais combien ma parole compte ».

Après que tous les habitants du royaume se furent réunis en groupe sous les mille et une tentes dédiées, le roi demanda à ses ministres de lui remettre les copies de ses sujets ou plutôt la copie de chaque groupe de sujets. Certains ministres furent très ennuyés, toussèrent et regardèrent leurs mocassins, d’autres enthousiastes brandissaient des cartes, des dessins et des plans à foison. Le roi leur demanda des précisions et les réponses qui lui furent faites le mirent en colère : « mon groupe n’a pas fini », « dans le mien, tout le monde était absent, » « le mien, ils n’ont pas réussi à se mettre d’accord », « le mien, ils ont fait des projets mais sur autre chose », mais aussi « le mien, c’est incroyable sire, ils disent que c’est tellement génial que vous n’avez pas besoin de lire les propositions des autres » ou encore « dans le mien, ils sont tellement satisfaits d’eux-mêmes qu’ils ont commencé à bâtir la ville en quittant la tente ».

La mine grave, le roi demanda le silence et dit à son Premier ministre : « Retrouve le projet que le consultant a rédigé à ma demande l’année dernière, nous bâtirons notre ville selon son plan. C’est décidé. Rompez ! ».

La co-co ou l’art d’effacer les catégories

L’expression « co-construire », quasiment toujours associée à « participatif », est depuis quelques années utilisée dans toutes les organisations. En entreprise, on co-construit les projets de transformation, les sites internet, les valeurs, les aménagements des espaces, les démarches d’amélioration continue de la qualité, etc. Cette mode ne concerne pas que les relations collectives, elle s’étend à celles qui régissent les rapports individuels. Ainsi en est-il des fiches de poste, des objectifs, des feuilles de route, notamment. Pour ce qui concerne le secteur social et médico-social, on l’utilise pour qualifier les relations entre les salariés et les bénéficiaires. Quant à la sphère politique, elle n’est pas en reste avec les budgets participatifs et les espaces de concertation citoyenne. Le problème est que personne ne sait ce qui est co-construit : une décision ? Un process ? Une idée ? Un écrit ? Et surtout qui fait quoi à quel moment de la chaîne de décision ? Co-construire ne nous dit en effet rien sur le maître d’œuvre, le maître d’ouvrage, le maçon ou l’habitant. Consulter, faire participer, concerter, demander une contribution sont autant de procédés distincts qu’un manager peut utiliser, tous sont potentiellement porteurs de sens à condition d’être clairs sur les fins visées. Malheureusement, le terme « co-co » efface toutes ces catégories.

Un ménage nécessaire dans les notions

La consultation est une notion qui renvoie au dialogue social. Elle est précédée d’une nécessaire information, sinon elle place le consulté dans une situation de potentielle duperie. Les instances représentatives du personnel (IRP) sont obligatoirement informées et consultées, c’est leur prérogative et l’on sait combien cette consultation n’a en droit français que très peu de valeur quant aux décisions finalement prises. La consultation n’engage personne sinon que le consultant ne peut feindre d’ignorer qu’il n’a pas tenu compte de l’avis du consulté.

La concertation, nous apprend le dictionnaire, est le lieu de la dispute qui doit se conclure par un concert si possible non cacophonique. Il ne s’agit donc pas de co-construire mais d’échanger, de débattre, de ne pas être d’accord pour éventuellement mieux l’être. On ne met donc pas en préalable à une concertation la prescription d’une production, or le terme « co-co » présume, en quelque sorte, l’accord.

Quant à la contribution, elle sert, sur un objet préalablement défini, à demander à des individus ou des groupes de mettre la main à la pâte. Lorsque le contribuable s’acquitte de l’impôt, il voit bien en quoi sa contribution est effective et ce que cela lui a coûté. Pour exemple, le document unique d’évaluation des risques professionnels (DUERP) nécessite une contribution des salariés (et du CSE – comité social et économique – depuis peu) et, en ce sens, le Code du travail est clair : « l’employeur retranscrit » cette contribution. Sans celle-ci, pas de DUERP. La direction a alors l’obligation d’organiser cette contribution, d’être claire sur les demandes, les périmètres et le format de la contribution.

La participation s’entend, de son côté, comme le fait de « prendre part ». On peut participer sans rien dire, sans rien produire, sans même écouter, il suffit de prendre place dans une salle. Si le management participatif, dont chaque cadre se réclame dès son entretien d’embauche, consiste à faire en sorte que les salariés se rendent dans des salles, alors il n’est peut-être pas si utile de se former à ce type de management.

La « co-co » ou le refus d’assumer l’autorité

Émettons quelques hypothèses sur cette mode de la « co-co ». La première a trait à l’autorité exercée et vécue. La définition du lien de subordination n’a pas changé depuis qu’elle a été forgée mais les deux parties du contrat de travail ne souhaitent plus forcément en endosser les figures : celui qui subordonne et celui qui est subordonné, sauf pour les travailleurs des plateformes qui ne sont pas salariés et réclament haut et fort d’être mis sous la subordination de quelqu’un afin d’en avoir le pendant : la protection. La hausse du niveau général de formation et, partant, des compétences des salariés, l’accroissement du nombre de cadres, la tertiarisation du travail, la multiplication des fonctions « expert » au sens large, le flou des fonctions dans les organisations rendent plus difficile pour le chef l’exercice de son autorité et pour le salarié de la supporter.

L’avantage du fourre-tout de la « co-co » est de permettre de faire planer un doute sur l’essentiel : qui est chef et de quoi ? Qui a pris ses responsabilités ? Qui a pris des risques ? Qui a donné la ligne, quitte à susciter de la dispute ? Qui a dit exactement ce qu’il attendait, ce qu’il n’attendait pas ? Qui a assumé une vision, quitte à s’être trompé et à le dire ? Qui est revenu vers les salariés pour leur dire ce qui n’avait pas été gardé de leur production et pourquoi ? Qui a étudié les compétences et qualifications de chaque salarié pour déterminer la contribution qui serait la plus efficiente pour l’organisation et la plus enrichissante pour la personne ? Qui a réfléchi à la construction des groupes : de pairs ? de projet ? de ? Qui a réfléchi aux avantages et aux inconvénients du volontariat ou de l’obligatoire ?

La « co-co » comme cache-misère

La deuxième hypothèse pourrait être que co-construire est aux yeux des directions un tour de magie – auquel elles ont fini par croire – pour (re)donner la main aux salariés sur quelque chose à l’heure d’un éloignement – qui semble inexorable – des centres de décision importants. Ce cache-misère concerne aussi bien les managers de proximité que les salariés non-cadres. Les premiers n’ont parfois de managers que le nom et doivent faire avec.

La question qui se pose est de trouver des moyens pour fidéliser tant les managers de proximité que les salariés non-cadres à la fois physiquement (le fameux « grand mouvement », le désir de certains salariés de profiter à plein des accords de télétravail) que psychiquement (désinvestissement, arrêts maladie, travail vécu comme une souffrance, etc.). Dès lors, la « co-co » apparaît comme la solution. Il suffit d’organiser des groupes de travail pour co-construire le nom qui sera donné au nouveau siège, pour rédiger ensemble les valeurs censément uniques d’une entreprise, pour choisir la nouvelle charte graphique du site internet, pour décider du mobilier des open spaces, pour rédiger une fiche de poste dont le modèle émane du siège et qui se termine par la mention « peut être amenée à être modifiée unilatéralement », etc.

À défaut de prendre part aux décisions ou d’apporter leur contribution au contenu et à la manière de réaliser son travail, ou de le faire réaliser (pour les encadrants), on organise une participation sur les à-côtés, autrement dit sur ce qui in fine ne changera pas fondamentalement l’organisation.

Et alors, que faire ?

Il nous semble qu’il convient de dissocier le lien de subordination (donner des ordres, en contrôler l’exécution et en sanctionner les manquements) de la manière dont une direction demande à chaque salarié ou groupe de salariés, dans le cadre de son contrat, d’exercer une action sur le contenu du travail, les process, la communication, les projets, etc. Le pouvoir de direction est l’exercice de l’autorité, l’art de diriger vient ensuite et, à ce titre, on peut décliner des catégories managériales : management concertatif, contributif, pourquoi pas participatif (mais aussi et bien sûr délégatif !), à la condition que les objets soient circonscrits, adaptés et servent la relation de travail. La direction doit impérativement dire aux salariés à quelle étape du processus décisionnel l’avis, la proposition, la contribution, la concertation interviendront. Si « co-co » il y a, ses objets doivent être suffisamment significatifs pour les salariés. Autrement dit, ils ne peuvent pas concerner que les conditions de travail ou les éléments de langage mais déboucher sur un changement, pour la personne, de sa manière de réaliser le travail. Sinon, ce n’est pas de la co-construction car rien n’est bâti, ce sont seulement les papiers peints qui ont changé de couleur.

On rêve de dirigeants devant un tableau blanc, sans Post-it, avec pour consigne de réfléchir à ces modes d’implication, de les nommer, de les justifier et, après, de mettre en œuvre ce que l’on pourrait simplement appeler du… management !

 

samedi 24 février 2024

[A voir] Entretien avec Johan Chapoutot

Il y a quelques années, nous évoquions ici ou les travaux de Johann Chapoutot, historien, spécialiste de l'Allemagne y du nazisme. Il y a quelques années (et aujourd'hui encore), nous vous conseillons la lecture de Libre d'obéir, le management du nazisme à nos jours.
Dans cette lignée, on s'est dit que c'était intéressant de vous partager cet entretien pour le site 

Bon visionnage.


mercredi 5 juillet 2023

[A lire] Délivrez-nous du management !

 Retrouvez la biographie de Jean-François Gomez

Présentation de l'éditeur

Il est temps de « libérer l’avenir », selon l’expression d’Ivan Illich, face à un « désordre établi » que l’on constate sur le terrain. Cela, les « travailleurs de l’humain » l’ont compris depuis longtemps. L’auteur fait appel tant aux travaux des grandes figures de la Psychothérapie Institutionnelle (Jean Oury, François Tosquelles), mouvement toujours vivant, qu’aux idées de poètes, penseurs et praticiens (Simone Weil, Yves Bonnefoy, René Char).

Ces réflexions glanées au fil de l’expérience, et dans les récits de vie nous aident à trouver de nouvelles voies.

Connaitrons-nous l’amour du travail bien fait dans « les métiers de l’humain » ? Il faut remettre en question les directives absurdes qui gangrènent peu à peu notre système de santé comme nos structures médico-sociales. Il en va de notre dignité et de notre humanité.

Délivrez-nous du management !

Voici donc la prière et le cri de révolte de Jean-François Gomez, face à la nouvelle idéologie de notre temps. Il faut sortie du management dans ces métiers, où le politique et le poétique ne cessent de nous interpeller.

Longtemps éducateur puis directeur d’institution à Paris et à Montpellier ; docteur en sciences humaines, chercheur et transmetteur, Jean-François Gomez est défenseur de la formation dans tous les lieux où se rencontrent le handicap, la maladie, la folie et l’exclusion.

Editions Libre & Solidaire

37, rue Clisson – 75013 Paris

01 48 74 15 23

www.libre-solidaire.fr

libre.solidaire@gmail.com

Prix TTC : 18,50€

Nombre de pages : 216

ISBN : 9782372631310



dimanche 11 juin 2023

"Ne subissons plus les pressions et les injonctions"

Article de La Dépêche du 11 juin


Ce mardi, des salariés de l’Anras Itep de Massip se sont regroupés sous la halle de Capdenac pour un pique-nique revendicatif.

Sous la houlette de la CGT ANRAS 12, ce rassemblement se voulait être un temps de réflexion collective, de recueil des revendications de chacun. Ils étaient une trentaine à exprimer leur ras-le-bol face une situation de travail qui se dégrade avec "des jeunes en souffrance, des collègues épuisés, une direction qui ne trouve pas ses marques et trop de questions restant sans réponses" précisent-ils. Un malaise qui selon leur dire va crescendo car l’institution n’apporte plus de réponses adaptées face aux pathologies des jeunes accueillis qui ne trouvent pas là le cadre sécurisant pourtant nécessaire à développer leurs capacités à s’inscrire à nouveau dans la société.

"Ne subissons plus les pressions et les injonctions"

Et Daniel Rifaut, secrétaire de la CGT ANRAS 12 de conclure : "je tiens à dénoncer les problématiques relationnelles rencontrées avec la hiérarchie. Ne subissons plus les pressions, les injonctions qui nuisent à la santé et à la qualité du travail. Demandons le dialogue, la concertation, la reconnaissance de notre expertise, de notre implication, la mise en place d’un climat de confiance, de coopération, le respect de nos droits, de notre dignité… Nous sommes prêts à nous mobiliser pour faire entendre notre voix et défendre nos intérêts, à nous battre pour l’amélioration de notre ITEP, pour le bien-être des enfants et jeunes que nous accompagnons…" L’institution quant à elle par la voix du directeur de l’ITEP de Massip, M. Rous, assure tout mettre en oeuvre pour travailler dans la concertation et l’échange avec ses salariés.

mardi 16 août 2022

Pourquoi la CGT n’accepte pas que les salarié.es soient appelés « collaborateurs » ?




Le DRH : – Bonjour Madame l’Inspectrice du travail, je vous présente mes collaborateurs...

L'Inspectrice du travail : – Ah, vous avez des gens extérieurs à l’entreprise, ils ne sont pas déclarés ?

– Mais non, bien sûr, ils sont salariés. Ici, dans l’entreprise, bien sûr.

– Pourquoi vous les appelez collaborateurs ?


– Mais on les appelle comme ça, ce sont des collaborateurs…

– Mais, Monsieur, vous savez ce qui caractérise un contrat de travail, c’est un « lien de subordination juridique permanente ». Je parle en droit. Tout salarié est "subordonné". On ne peut à la fois être "collaborateur" et "subordonné"

– Madame l’Inspectrice on les appelle ainsi, par respect, pour les associer…

– Monsieur, le mot "collaborateur" n’existe pas une seule fois dans le Code du travail, restez donc sur un plan juridique, c’est clair : un "salarié" !
 
 – Mais enfin Madame l’Inspectrice, on a le droit d’appeler nos… nos collaborateurs comme on veut.
 
– Monsieur, vous faites de l’idéologie. S’il vous plait, pas avec moi.
 

– Comment ça ?
 
– C’est de l’idéologie que d’appeler un salarié "collaborateur". Ça peut faire croire, qu’il est sur un pied d’égalité avec vous dans son contrat mais ce n’est pas le cas. C’est parce qu’il est subordonné qu’il a des droits. Le code du travail, c’est la contrepartie à la subordination. Supprimer la notion de subordination, ça enlève la contrepartie. Ça fait croire que dans l’entreprise, tous ont le même "challenge", le même "défi", sont dans le même bateau. Jusqu’à ce que le patron parte avec le bateau et que le salarié reste amarré sur le quai au Pôle emploi, et il s’aperçoit alors qu’il n’était pas collaborateur mais bel et bien subordonné…Le patron et le salarié n’ont pas les mêmes intérêts. L’un cherche à vendre sa force de travail le plus cher possible, l’autre veut la lui payer le moins cher possible.
 
– Là, Madame l’Inspectrice, c’est vous qui faites de l’idéologie !
 
– Vous croyez ? Le Medef veut remplacer la "subordination" par la "soumission librement consentie" ("compliance without pressure") il espère comme ça enlever toute "contrepartie", puisqu’il y aurait "collaboration" il n’y aurait plus besoin de droits. Il remplacerait le contrat de travail signé entre deux parties inégales par un contrat entre deux parties présumées égales c’est à dire par un contrat commercial. Tous uber, Tous Deliveroo. Tous Ryan Air... un peu comme votre Nexem qui veut des salaires individualisés, "à la tête du client", et surtout moins de droits sociaux ! Donc, les mots ont une importance cruciale, je propose d’arrêter tous les deux, Monsieur le DRH, et pour nous départager, de nous en tenir au droit du travail tel qu’il existe encore, au seul état de droit dans l’entreprise, donc on parle de "salariés" désormais. Uniquement.
 
– Bien mais c’est dommage, j’utilise "collaborateur" parce que c’est valorisant…
 
– C’est vous qui le dites ! Vous ne vous demandez pas pourquoi on n’a pas mis le mot "collaborateur" en 1945-46 dans le code du travail ?
 
– C’est une question de génération… On n’a pas le même sens pour le même mot…
 
– C’est certain. "Collaborateur", c’est marqué d’infamie. On n’a donc pas la même approche. Allez, n’en parlons plus, mais encore une fois, tenons-en nous au droit : appelez vos salariés des salariés.

dimanche 16 janvier 2022

Les fossoyeurs de nos métiers sous prétexte d'adaptation et d'inclusion...

Le texte de Jean-René Loubat avait marqué les esprits par sa volonté de casser nos métiers et de remplacer les directions de nos établissements, aux fonctions symboliques, en managers et en financiers... Nul doute que cette tribune libre de Jean-Luc Gautherot, publiée par Lien Social, restera dans les mémoires comme un mauvais scénario de science fiction libérale (si nous savons résister collectivement pour défendre nos métiers, nos connaissances et spécificités professionnelles).
Si la lecture de cette tribune vous est trop violente, on vous recommande le billet de Philippe Gaberan assez honteusement citée par l'auteur.

Jean-Luc GAUTHEROT
Enseignant auprès des formations supérieures à l’Institut du travail social (ITS) Pierre Bourdieu de Pau


Quand un champ organisationnel vit un changement de modèle, on constate des effets d’obsolescence. Des métiers deviennent inutiles et disparaissent. Dans le secteur automobile, le virage électrique provoque l'obsolescence du métier d’ingénieur du moteur thermique. Dans la grande distribution, le virage numérique condamne le métier d’hôte de caisse à la disparition.

Tous les secteurs du travail social sont engagés dans un changement de modèle qui les fait quitter un modèle protecteur historique pour se convertir à un modèle inclusif. L’usager n’est plus une personne vulnérable qu’on doit protéger dans des institutions pour tenter de le réadapter, mais un citoyen capable qui doit pouvoir vivre en milieu ordinaire grâce à un soutien in situ. Comme tous les changements de modèle, la conversion inclusive crée des effets d’obsolescence. Le métier d’éducateur spécialisé est particulièrement concerné par le phénomène.

Éduquer les “spéciaux”
L’éducation spéciale a été conçue sur l’idée que les “spéciaux”, historiquement les “inadaptés”, devaient bénéficier d’une “éducation spéciale” en dehors du milieu ordinaire. Dans une société inclusive, il n’y a plus d’éducation spéciale. Les institutions collectives, au sein desquelles les éducateurs spécialisés exerçaient leurs médiations éducatives ou l’animation de la vie de groupe, sont remplacées par des plateformes de services en milieu ordinaire. Elles proposent un parcours accompagné par un case manager (référent de parcours) qui veille au respect de la demande de la personne et à la cohérence entre les interventions des différents prestataires de services.

Ils jettent l’éponge
Les représentants et défenseurs du métier semblent baisser la garde face au caractère inéluctable de son obsolescence. Le 10 janvier 2022, Philippe Gaberan, figure historique de l’éducation spéciale, écrivait un article intitulé : “à quoi bon encore défendre le métier d’éduc spé ?” . Il y indique que, depuis la réforme de 2017, le référentiel métier ne correspond plus au métier historique, mais à celui de référent de parcours.

L’Ones (organisation nationale des éducateurs spécialisés) vient de s’auto-dissoudre. Dans son communiqué du 31 décembre 2020, son président Jean-Marie Vauchez pointe les fragilités du métier. Il indique qu’il est “incroyablement morcelé". “Une fois qu’on est embauché depuis un an ou deux, on perçoit assez rapidement l’incroyable diversité de notre secteur qui offre des pratiques… extrêmement diversifiées. Au point qu’il est parfois difficile d'échanger entre nous et de trouver des consensus.” Dans une interview, il ajoute “Comment peut-on se comprendre, entre un éducateur spécialisé exerçant pour un département, en action éducative à domicile par exemple, et un autre en association pour adultes handicapés ?”

Éducateur spécialisé n’est visiblement plus un métier. C’est un diplôme qui donne accès à des métiers divers. En se sabordant, l’Ones laisse une chaise vide dans les instances nationales, où la défense de l’éducation spécialisée ne sera plus assurée.

La concurrence des nouveaux métiers
La montée du modèle inclusif s’accompagne de la création de nouveaux métiers qui viennent concurrencer celui d’éducateur spécialisé : le travailleur social libéral et le case manager.

On voit de plus en plus de professionnels s'installer en tant qu’éducateur spécialisé libéral. Ces personnes gardent certes le titre du diplôme, cependant convenons que cette pratique est très éloignée de celle du métier historique. Les interventions sont essentiellement individuelles, là où l’animation quotidienne d’un collectif était la règle dans le métier historique, et l’usager est un client. 

Le phénomène mériterait une étude pour le quantifier, mais on peut affirmer qu’il est en fort développement. Il se structure avec des formations, des groupes Facebook, et des associations comme humacitia. Parfaitement adapté au modèle inclusif, l’implantation de ce nouveau métier va très probablement s'accélérer avec la solvabilisation de la demande prévue dans le projet Serafin-PH.

Depuis plusieurs années, la fédération Nexem expérimente un nouveau métier dans le champ du handicap : les APPV, assistants au parcours et au projet de vie, une version française du case manager anglo-saxon. Aujourd’hui, son institutionnalisation est aboutie. La fédération a créé des formations, un enregistrement au RNCP est en cours, le plan de transformation de l’offre du handicap prévoit sa généralisation (action 13) et la création de 400 postes a été annoncée. Dans le modèle inclusif, le case manager est le métier phare. Il devient le nouvel interlocuteur privilégié de la personne en remplacement de l’éducateur référent.

Les enjeux de la conférence des métiers
La conférence des métiers, prévue en février, doit selon le président de la République permettre de “repenser globalement les métiers” dont celui d’éducateur spécialisé. Outre la fusion des conventions collectives qui sera vraisemblablement à l’ordre du jour, on peut se demander si à cette occasion, une redéfinition radicale des métiers favorisant l’émergence de la société inclusive, voire la réactivation du projet de fusion des diplômes, ne va pas être la condition du financement d’une augmentation généralisée des salaires des travailleurs sociaux.

La note de Denis Piveteau, chargé de produire un rapport préalable à la conférence, et qui a pour but de guider la rédaction des contributions des acteurs de terrain, donne des indications sur le possible sens de l’expression “repenser globalement les métiers”.

L’auteur y propose de réfléchir à un nouveau travail social fondé sur la “responsabilité sociétale” suivante : transformer la société pour la rendre inclusive. Il propose un cœur de métier unique composé de 4 principes :

Fonder la relation avec l’usager sur le développement du pouvoir d’agir
Situer le travail des professionnels “au sein de l’environnement de vie ordinaire”
Soutenir la “montée en compétence des acteurs et dispositifs de droit commun”
Prescrire des recommandations aux autorités de tutelles sur les besoins de transformations du milieu ordinaire pour le rendre inclusif
Exit l’éducation spéciale ainsi que les autres spécialités de métier.

En conclusion
Fragilisé par sa vision de l’usager “spécial” incompatible avec le modèle inclusif, par l’éclatement du métier, par l’abandon de ses défenseurs, et par la concurrence des nouveaux métiers, l’éducation spéciale pourrait bien disparaître à l’occasion de la refonte globale prévue lors de la conférence de février.

jeudi 25 novembre 2021

Danièle Linhart : « Les méthodes de management centrées sur le ’savoir être’ des salariés ne sont qu’une application exacerbée du taylorisme »


Entretien publié sur Observatoire des multinationales


Les nouvelles méthodes de management se prétendent au service de l’épanouissement des salariés, de leur « savoir être » et de la « réalisation de soi » en entreprise. Danièle Linhart, spécialiste de l’évolution du travail et de l’emploi, démonte ces impostures et montre comment le management moderne s’inscrit dans la lignée du travail à la chaîne théorisé par Taylor et Ford pour toujours mieux asservir les salariés. Objectif : déposséder les travailleurs de leurs savoirs et de toute forme de pouvoir dans l’entreprise. « Le patronat ne veut surtout pas que la contestation massive qui s’est exprimée en 1968 ne se reproduise », explique-t-elle. Entretien.

L’histoire du travail salarié est celle, dites-vous, d’une dé-professionnalisation systématique des travailleurs. Taylor a initié cette dynamique avec son « organisation scientifique du travail » au XIXe siècle qui, loin d’être neutre, visait à contrôler les ouvriers. Comment cette dé-professionnalisation a-t-elle été imposée ?

Danièle Linhart [1] : Taylor avait identifié le fait qu’au sein des entreprises, le savoir, c’est aussi le pouvoir. Sa théorie : si on laisse entièrement le savoir aux ouvriers dans les ateliers, alors les employeurs sont privés du pouvoir. Ce qui, bien entendu, serait dommageable à la profitabilité des entreprises. A l’époque, c’est à dire à la fin du XIXe siècle, lorsqu’un capitaliste décide de monter une entreprise, il possède l’argent, mais pas la connaissance ni les savoir-faire. Pour produire, il fait donc appel à des ouvriers et des compagnons qui organisent eux mêmes le travail.

La grande invention organisationnelle de Taylor consiste à ce que la direction puisse réunir – et s’approprier – l’ensemble des connaissances détenues par les ouvriers, les classer, en faire la synthèse, puis en tirer des règles, des process, des prescriptions, des feuilles de route. Bref, in fine, à ce que la direction puisse dire aux ouvriers en quoi consiste leur travail. Il s’agit d’un transfert des savoirs et du pouvoir, des ateliers vers l’employeur, et d’une attaque en règle visant la professionnalisation des métiers.

Quelles sont les conséquences de ce processus ?

Cette réorganisation fait émerger de nouveaux professionnels, des ingénieurs et des techniciens. Ceux-ci ont une masse de connaissances et d’informations à gérer et à organiser, afin de mettre en place des prescriptions de travail, à partir des connaissances scientifiques de l’époque. On a donc pris l’habitude de présenter le taylorisme comme une organisation « scientifique » du travail, sachant qu’à partir du moment où la science décide, ce qui en ressort est nécessairement impartial et neutre.

C’est évidemment faux : l’organisation du travail proposée par Taylor, qui était consultant au service des directions d’entreprises, est profondément idéologique. Elle a systématiquement et sciemment dépossédé les ouvriers de ce qui fonde leur force, leur identité, et leur pouvoir : le métier et ses connaissances. L’objectif est d’installer une emprise sur les ouvriers, de façon à ce qu’ils ne travaillent pas en fonction de leurs valeurs et de leurs intérêts, mais en fonction de ce qui est bon pour les profits de l’entreprise et l’enrichissement de leur employeur.

Il semble pourtant décisif pour Taylor de faire apparaître cette dépossession comme juste et honnête. Henry Ford, qui instaure le travail à la chaîne quelques années plus tard, se présente lui aussi comme un bienfaiteur de l’humanité. Quels arguments avancent-ils pour convaincre l’opinion publique ?

Taylor a toujours prétendu se situer du côté du bien commun : il affirme avoir permis une augmentation de la productivité dont toute la nation américaine a profité, alors même qu’il préconise de répartir les énormes gains de productivité obtenus grâce à son organisation du travail de manière très inégalitaire : 70 % pour l’entreprise – c’est à dire pour les actionnaires – et 30 % pour les salariés. Il dit aussi avoir « démocratisé » le travail, en l’éloignant des syndicats de métiers. Selon lui, grâce aux prescriptions définies par la hiérarchie, n’importe quel paysan pourrait désormais devenir ouvrier. Il assume totalement le fait d’avoir dépossédé les ouvriers de leur travail. Et donc, d’une partie de leur dignité.

Quelques années plus tard, Ford se présente aussi comme un bienfaiteur de l’humanité, alors qu’il propose un système technique et organisationnel encore plus contraignant. Le travail à la chaîne, c’est un pas supplémentaire vers l’asservissement. Les salariés sont non seulement tenus par des prescriptions et feuilles de route produites par la direction et sur lesquelles ils n’ont pas de prise. Ils sont désormais tenus par le rythme – infernal – imposé par la chaîne. Ford disait : « Grâce à moi, tout le monde pourra avoir sa voiture. Je participe à la cohésion sociale, et c’est un progrès formidable. »

Pourtant, chez Ford, les ouvriers étaient exploités encore plus durement qu’au sein des autres usines...

Effectivement. Le rythme y était tel qu’ils étaient très nombreux à jeter leurs outils sur la chaîne, en assurant qu’il était impossible de travailler à de telles cadences. En 1913, plus de 1300 personnes par jour doivent être remplacées ! Le taux de rotation avoisine les 380 %, ce qui est trop élevé pour assurer la production et tirer les profits escomptés. Pour fixer les ouvriers, il décide alors d’augmenter les salaires, jusqu’à ce qu’ils restent. Résultat : les paies sont multipliées par 2,5. Ce qui est énorme pour l’époque, évidemment. Ford présente cette augmentation de salaire, mise en place pour faire supporter des conditions insupportables, comme un véritable progrès social. Il fait croire à un scénario « win win », comme disent les managers aujourd’hui : tout le monde serait gagnant, l’employeur comme les salariés.

Ford pousse la logique d’exploitation plus loin que Taylor. Y compris à l’extérieur de l’atelier. Il se préoccupe d’entretenir et de reproduire « la force de travail » jusque dans la vie quotidienne des ouvriers. Quelle forme cette stratégie prend-t-elle ?

Pour tenir le coup lorsqu’ils travaillent à la chaîne, les ouvriers doivent littéralement mener une vie d’ascète. Henry Ford créé un corps d’inspecteurs chargés d’aller vérifier qu’ils se nourrissent bien, qu’ils dorment correctement, qu’ils ne se dépensent pas inutilement, qu’ils ont un appartement bien aéré... Ford, qui était végétarien, propose même des menus à ses ouvriers. Il exerce une véritable intrusion dans la vie privée, officiellement pour le bien des salariés.

On retrouve le même discours dans le management du XXIe siècle, qui prétend répondre aux aspirations les plus profondes des salariés : « Vous allez être contents de travailler chez nous. Vous verrez, nous allons vous faire grandir. » Il faut avoir du courage, être audacieux. Entretenir son corps. Dans certains bureaux, on peut désormais travailler sur ordinateur tout en marchant, grâce à des tapis roulant ! Les DRH parlent de bienveillance et de bonheur, comme Ford le faisait avec ses inspecteurs. La volonté de prise en charge de la vie des salariés perdure.

Comment se manifeste cette intrusion, dans l’entreprise du XXIe siècle ?

On leur propose par exemple des massages, de la méditation, des activités destinées à créer des relations avec leurs collègues. Certaines entreprises distribuent des bracelets pour que les salariés puissent comptabiliser leurs heures de sommeil. C’est très intrusif. L’organisation moderne du travail est un perfectionnement des méthodes de Taylor et de Ford : les directions s’occupent de tout, tandis que les salariés s’engagent totalement pour leur entreprise, avec l’esprit « libéré ».

Il s’agit toujours de faire croire aux salariés que cela est réalisé l’est pour leur bien. La logique du profit, la rationalité capitaliste deviennent l’opportunité pour les salariés de faire l’expérience de leur dimension spécifiquement humaine. D’ailleurs, les qualités qui leur sont demandées relèvent de dimensions qui vont au delà du professionnel : il s’agit de l’aptitude au bonheur, du besoin de se découvrir, de la capacité à faire confiance, à mobiliser son intuition, son sens de l’adaptation, à faire preuve de caractère, d’audace et de flexibilité…. La notion de « savoir être » est d’ailleurs devenue l’un des axes forts de la nouvelle gestion des salariés préconisée par le Medef.

La dépossession professionnelle mise en place par Taylor plonge les salariés dans un état de soumission et de dépendance hiérarchique inouï pour l’époque, dites-vous. Le management contemporain impose-t-il la même chose ?

Avec le taylorisme, les salariés ne peuvent plus travailler sans les préconisations de leurs supérieurs, comme les gammes opératoires, les délais alloués... On retrouve cela dans le management actuel, bien entendu, puisque le travail reste défini par les directions, assistées de cabinet de conseils qui élaborent des procédures, des protocoles, des « bonnes pratiques », des méthodologies, des process… Les salariés n’ont aucune prise sur cette définition. La dictature du changement perpétuel accentue même cette dépendance. Dans toutes les entreprises – que ce soit dans l’industrie ou dans les services – on change régulièrement les logiciels, on recompose les services et départements, on redéfinit les métiers , on organise des déménagements, on externalise, puis on ré-internalise... Ce faisant on rend les connaissances et l’expérience obsolètes. On arrive même à transformer de bons professionnels en apprentis à vie ! Les gens sont perdus.

Les salariés le disent d’ailleurs de manière très explicite : « Je ne sais plus où je suis dans l’organigramme. Je ne sais pas de qui je dépends. » Ils sont totalement déstabilisés, se sentent en permanence sur le fil du rasoir et se rabattent sur les procédures et les méthodes standard, comme sur une bouée de sauvetage. Mais ces procédures et méthodes standard ne sont définies et maîtrisées que par les directions… Les salariés se retrouvent en proie à des doutes terribles. Ils se sentent impuissants, incompétents. Ils sont obligés de mendier des aides techniques. Leur image de soi est altérée. Ils ont peur de la faute, de faire courir des risques à autrui. Ces méthodes les jettent dans une profond sentiment d’insécurité.

Face à cette exigence du changement permanent, les anciens apparaissent comme embarrassants. Vous expliquez que leur expérience est disqualifiée et leur expertise oubliée. Comment cette disqualification se met-elle en place ?

Il faut éviter, quand on est manager, d’avoir des gens capables d’opposer un autre point de vue en s’appuyant sur les connaissances issues d’un métier ou de leur expérience. Si un salarié revendique des connaissances et exige qu’on le laisse faire, c’est un cauchemar pour une direction. Or, les seniors sont les gardiens de l’expérience, ils sont la mémoire du passé. Ça ne colle pas avec l’obligation d’oublier et de changer sans cesse. Il y a donc une véritable disqualification des anciens. On véhicule l’idée qu’ils sont dépassés, et qu’il faut les remplacer.

Il s’agit en fait de déposséder les salariés de leur légitimité à contester et à vouloir peser sur leur travail, sa définition et son organisation. L’attaque contre les comités d’hygiène, de sécurité et des conditions de travail (CHSCT) se situe dans cette même idéologie de dépossession. Ils constituaient en effet des lieux de constitution de savoirs experts opposables au savoir des directions. Les seuls savoirs experts qui doivent désormais « légitimement » exister sont ceux portés par les équipes dirigeantes où se trouvent des gens issus des grandes écoles, secondés par des cabinets de consulting internationaux.

La destruction des collectifs de travail, et le développement de l’individualisation dans la gestion des « ressources humaines », s’inscrivent-ils dans cette même ligne idéologique ?

Évidemment. C’est particulièrement vrai en France où l’individualisation systématique de la gestion des salariés a été enclenchée par le patronat au milieu des années 1970, avec toujours cette excuse officielle de la prise en compte des aspirations profondes des salariés et de leur besoin d’autonomie. Cela s’est fait en réaction aux mobilisations de 1968. Il y a eu du côté du patronat une peur très forte de la capacité de contestation massive qui s’est exprimée en 1968, sous la forme de trois semaines de grève générale avec une occupation des usines. Ce moment a été d’une violence inouï pour les chefs d’entreprise qui ne veulent surtout pas que cela se reproduise.

Depuis, tout a été mis en place pour individualiser la relation entre les entreprises et les salariés, et la relation de chacun à son travail. On a instauré des primes et des augmentations de salaire individualisées, ainsi que des entretiens individuels qui mettent le salarié seul face à son employeur pour définir des objectifs individuels – assiduité, disponibilité, qualité de la coopération avec les autres, attention aux ordres, implication, augmentation de la productivité, et j’en passe...

Il y a une mise en concurrence systématique des salariés entre eux, qui auront en retour tendance à se méfier des autres, considérés comme responsables d’une situation générale défavorable. Sans le recours possible aux autres, sans leur complicité et leur aide, voire en concurrence avec eux, les salariés auront à affronter seuls les pénibilités, la dureté de ce qui se joue au travail. Le travail n’est plus une expérience socialisatrice, il devient une expérience solitaire. L’équation « à travail égal salaire égal » est terminée. À des postes semblables, on retrouve désormais des gens qui ont des formations différentes, des statuts différents, des salaires différents. Il n’y a plus cette logique collective reliée au fait que l’on subit les mêmes conditions.

Vous ajoutez que, en mettant en avant les « aspirations » profondes des salariés, qui iraient supposément dans le même sens que les besoins de l’entreprise, on met de côté l’enjeu politique que recèle le travail. En quoi cette mise de côté, qui a commencé avec l’avènement du taylorisme, persiste-elle aujourd’hui ?

Avec son organisation « scientifique » du travail, Taylor prétendait éradiquer toute une partie de la réalité, à savoir l’existence d’intérêts divergents entre salariés et patrons, l’existence de rapports de force, et la nécessité pour les ouvriers de disposer de contre-pouvoirs afin d’échapper à la domination et de faire valoir leurs intérêts. « Mon but unique, disait-il, est d’en finir avec la lutte stérile qui oppose patron et ouvriers, d’essayer d’en faire des alliés. » On est dans la dictature du consensus.

En France, à partir des années 1980, on s’est mis à parler de consensus dans l’entreprise, avec l’idée de la « pacifier ». Il faut « créer une communauté » et que tout le monde se sente solidaire, rame dans le même sens. Il s’agit là d’une escroquerie idéologique, puisqu’il est évident que les salariés ont des intérêts à défendre, qui divergent de ceux des employeurs : la prise en compte de leur santé, la préservation de leur temps de vie privée, le fait de travailler dans des conditions qui correspondent à leurs valeurs et à leur éthique. Aujourd’hui, on tente d’effacer l’idée même du conflit. Toute idée de controverse, de contradiction, d’ambivalence est désormais disqualifiée. Il s’agit, là encore, de discréditer l’idée même de contestation et d’opposition, voire de la supprimer.

Les nouvelles méthodes de management qui se déversent dans les entreprises ne se fondent pas sur une logique innovante, mais sur une application stricte et exacerbée du taylorisme. Chacun doit faire usage de lui-même selon des prescriptions édictées par les directions. Le « lean management » [littéralement gestion « maigre », souvent traduit par gestion « au plus juste », ndlr], qui sévit de l’hôpital aux usines, a cette ambition : faire toujours mieux avec moins en utilisant des procédures et des protocoles pensés en dehors de la réalité du travail. On demande un engagement personnel maximal, avec la menace permanente de l’évaluation, dans un contexte où la peur du chômage pèse lourd. Tout cela crée beaucoup de souffrances. Qui persistent durant la vie hors travail, entravant le repos, la détente, les loisirs, en occupant sans cesse l’esprit.

Cet « enfer », dites vous, est très difficile à critiquer, notamment à cause de la théorie du changement incessant, pourquoi ?

Dans le management moderne, la critique est par définition archaïque. On vous oppose le fait que vous ne comprenez pas, que tout change sans cesse. Les gens qui n’adhèrent pas sont considérés comme étant dépassés. Ou bien comme des lâches qui n’acceptent pas de se remettre en question, de prendre des risques. D’ailleurs, le modèle militaire est très inspirant pour les managers. Des hauts gradés sont régulièrement invités dans leurs colloques et formations.

Mais l’archaïsme aujourd’hui, à mon sens, réside au contraire dans le modèle de subordination du salariat. Les citoyens ont une ouverture d’esprit, des compétences et un niveau d’information qui se sont démultipliés ces dernières années. Pourtant, aujourd’hui comme hier, dès que vous mettez les pieds dans l’entreprise, vous devenez assujetti d’office à la direction. Les syndicats ne semblent pas vouloir se risquer à remettre en question ce rapport de subordination, parce qu’ils ont intériorisé l’idée que c’est lui qui oblige les employeurs à respecter les droits, les protections et les garanties arrachés au cours des luttes. Mais, devrait-on objecter, si les salariés ont des droits c’est parce qu’ils travaillent, et que cela présente des risques. Il y a là une déconstruction à faire : il ne s’agit pas de remettre en cause le salariat, bien au contraire, mais d’exiger des droits et protections plus forts encore tout en revendiquant la suppression du lien de subordination qui est une entrave insupportable et injustifiée, qui étouffe la qualité, l’efficacité et la créativité du travail.

samedi 9 octobre 2021

Nazisme et management : "Aujourd’hui, manager, ça veut dire quoi ?"

On vous parle depuis plusieurs mois de cet excellent petit livre d'un grand historien du nazisme : Johan Chapoutot, Libre d'obéir, Le management du nazisme à aujourd'hui (ici ou )

On vous conseille grandement ce très intéressant entretien, d'autant plus qu'il est mise en ligne par le très  libéral et pro-patronal journal La Tribune :

mercredi 9 juin 2021

On veut des solutions ! Pas la répression !

[Edit 10h32]La collègue vient de recevoir un courrier annulant le rendez-vous disciplinaire 👏👏👏✊✊✊